Cession d'Areva T&D : le patriotisme électrique

Marc Chevallier | Article Web - 03 décembre 2009
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Créer des « champions mondiaux » et garder le contrôle sur l'industrie nationale : c'est bien la stratégie de l'Etat français derrière l'heureux « hasard » qui a voulu qu'Areva T&D soit rachetée par le tandem Alstom - Schneider.

« C'est un heureux hasard que l'offre soit française », s'est réjouie la ministre de l'Economie Christine Lagarde le 1er décembre dernier à l'annonce de la préférence donnée au tandem Alstom - Schneider pour la reprise de la filiale Transmission et Distribution (T&D) du champion français du nucléaire Areva. Un heureux hasard qui ressemble furieusement à du patriotisme économique.

Les autres candidats au rachat d'Areva T&D étaient en effet le japonais Toshiba et l'Américain General Electric (GE). Et l'Etat est le premier actionnaire d'Areva (à 93 %). Comment dès lors imaginer que la nationalité des repreneurs n'ait pas joué un rôle déterminant dans la décision du conseil de surveillance d'Areva de rentrer en négociations exclusives avec Alstom et Schneider ? D'autant que sur le strict plan financier, la proposition d'Alstom et Schneider n'était pas la plus intéressante pour les actionnaires d'Areva : même si le duo français s'est finalement aligné sur l'offre de GE (4,09 milliards d'euros), le troisième candidat en lice, Toshiba, aurait proposé jusqu'à 4,5 milliards d'euros. Mais voilà, l'option retenue a pour avantage de renforcer deux champions français dans leurs métiers. Les compères Alstom et Schneider devraient en effet se partager Areva T&D : Alstom prendra les activités dans la transmission d'électricité, c'est-à-dire la production de matériels pour le transport d'électricité sur les lignes à haute tension, tandis que Schneider récupérera les activités de distribution, les matériels utilisés sur le réseau électrique dans sa partie de moyenne tension.

Schneider et Areva T&D sont respectivement numéro trois et numéro quatre mondiaux sur le marché de la moyenne tension, loin derrière le numéro un mondial helvético-suédois ABB, quand l'allemand Siemens se place en deuxième position. C'est donc à un champion mondial auquel cette opération donnera naissance.

La solution retenue a été vivement contestée par les syndicats d'Areva T&D, qui y voient un « démantèlement » et s'inquiètent pour le sort des 31 000 salariés – soit presque la moitié des 75 000 que compte Areva. En effet, de nombreux doublons, entre les activités Areva T&D et celles de Schneider en particulier, laissent craindre des licenciements et des fermetures de sites. Alstom et Schneider se sont cependant engagés à ne fermer aucun site en Europe jusqu'en 2013 et ont écarté l'éventualité d'un plan social, sauf en cas de « dégradation significative des conditions économiques ». Des promesses qui ne satisfont donc pas les syndicats de salariés.

Le choix de Toshiba ou de General Electric leur aurait-il été plus favorable ? Rien n'est moins sûr. Certes, l'un comme l'autre étaient prêts à racheter Areva T&D d'un seul bloc. Et les doublons, en particulier avec GE, sont inexistants. Mais le Japonais comme l'Américain n'ont pris aucun engagement sur le plan social. Et les exemples précédents de champions français rachetés par de grandes multinationales étrangères incitent à la prudence. Ainsi, Pechiney, l'ancien premier groupe industriel privé de l'Hexagone dans les années 1970, avait été restructuré avec l'aide de l'Etat dans les années 1980, avant d'être privatisé en 1995 et racheté par le canadien Alcan en 2003. Pechiney a été vendu par appartements depuis. Le même sort semble en train de s'abattre sur Arcelor, racheté en 2006 par Mittal. Ce qui n'est pas surprenant en soi : nombre d'opérations de fusions-acquisitions ont d'abord pour objectif de neutraliser un concurrent international. Dès lors, la « nationalité » de l'acquéreur reste déterminante pour le maintien des emplois et des activités sur un territoire. C'est pourquoi Dominique de Villepin avait déployé l'étendard du patriotisme économique pour protéger Danone, alors que les rumeurs d'OPA de la part de l'américain PepsiCo allaient bon train. Rebelote avec Alstom, que Nicolas Sarkozy a empêché en 2003 de tomber entre les mains de l'Allemand Siemens. Avant de contrecarrer en 2004 le suisse Novartis, qui s'était montré prêt à soutenir Aventis contre l'OPA d'un autre Français, Sanofi.

Les critiques ont peut-être raison de dire que la qualité des actifs d'Areva T&D la mettait à l'abri d'un scénario de dépeçage à la Pechiney en cas de rachat par General Electric ou Toshiba. Néanmoins, ni l'alliance de Toshiba avec un fonds d'investissement pour cette opération, ni l'intention affichée de GE de trouver des partenaires financiers, n'avaient pas de quoi rassurer : ces partenaires pouvaient être pressés d'obtenir un retour sur investissement et pousser à la restructuration d'Areva T&D. A contrario, Alstom et Schneider financent leur acquisition sur leurs ressources ou par endettement. Ce qui ne les met certes pas à l'abri non plus de la pression de leurs actionnaires, si cette opération entame trop leurs performances…

Marc Chevallier | Article Web - 03 décembre 2009
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