La gauche européenne s'apprête à prendre un nouveau départ

Ernst Hillebrand, directeur du bureau de Paris de la Fondation Friedrich-Ebert .
L'Economie politique n° 040 - octobre 2008
couverture
Economie : la gauche a-t-elle encore des idées ?
— octobre 2008 —

La défaite de Walter Veltroni en avril dernier en Italie en est le dernier exemple. Ces dernières années, les uns après les autres, dans une succession rapide, les partis de centre-gauche ont perdu les élections et le pouvoir, presque partout en Europe occidentale. Là où ils sont encore en place, comme au Royaume-Uni, en Allemagne ou en Autriche, ils traînent dans les sondages loin derrière la concurrence conservatrice. Dix ans après la "vague rose" qui l'amenait à la tête de onze des quinze gouvernements de l'Union européenne, il ne reste pas grand-chose de l'hégémonie politique du centre-gauche. Ce revirement signifie beaucoup plus qu'un simple mécontentement passager des électeurs: il révèle l'absence d'un projet politique crédible. Les réformes technocratiques du centre-gauche "rénové", les projets de type "troisième voie" ou "nouveau centre", ont perdu leur attrait. Dans le même temps, aucun autre projet n'est apparu pour prendre la relève.

Une mutation de la société

L'élaboration d'un tel nouveau projet ne constitue pas un mince défi. Les sociétés européennes deviennent plus hétérogènes, plus inégalitaires et plus injustes. Jusqu'à présent, la social-démocratie européenne était parvenue à agglomérer des électorats très variés. Ce qui liait ces groupes différents était, d'un point de vue socio-économique, un certain scepticisme à l'égard d'une politique économique et sociale fondée exclusivement sur les lois du marché. Beaucoup plus hétérogènes sur le plan socioculturel, ces groupes partageaient néanmoins certain rejet des valeurs et des normes ultraconservatrices et traditionalistes.

Aujourd'hui, le centre-gauche a des problèmes pour convaincre dans les deux domaines, le socio-économique et celui des valeurs. Il y perd des électeurs, sur la gauche comme sur la droite. L'évolution économique et sociale des dernières années a entraîné, partout en Europe, un sentiment croissant d'inégalité et d'injustice sociale. Depuis vingt-cinq ans, la part des salaires dans le revenu national n'a cessé de diminuer au sein de l'Union européenne. Malgré une croissance économique importante, elle est passée de 72,1 à 68,4% au cours de cette période. Dans le même temps, la polarisation des revenus s'est nettement renforcée: dans de nombreux pays d'Europe occidentale, l'indice de Gini des inégalités sociales a augmenté depuis les années 1980. Parallèlement, le sentiment prédomine que l'Etat ponctionne de façon disproportionnée les revenus de la classe moyenne et leur fait supporter unilatéralement le poids des réformes et les coûts de l'adaptation à la mondialisation et à la construction européenne.

Ces développements ont provoqué un recul de la confiance dans les institutions de l'économie de marché, mais aussi envers la construction européenne. Le quasi-renoncement à une politique redistributive active - caractéristique des projets de modernisation de la gauche technocratique - et l'adoption d'une logique d'inspiration néolibérale dans la politique économique trouvent aujourd'hui beaucoup moins d'assentiment que dans les années 1990. Ceci ne s'observe pas seulement chez le "prolétariat" traditionnel, perdant par excellence des changements des dernières deux décennies, mais aussi, pour une part, chez les classes moyennes inférieures. La raison en est évidente: les résultats promis - l'amélioration de la situation économique de tous les groupes sociaux grâce à la croissance de l'ensemble de l'économie - ne se sont pas matérialisés.

La politique technocratique suivie a abouti à une situation où de nombreux électeurs ne parviennent plus à distinguer les positions du centre-gauche de celles d'une droite rénovée et "modérée" qui, elle, a su tirer les leçons de ses défaites des années 1990. Ce flou était en partie un choix délibéré: Gerhard Schröder ne disait-il pas, il y a dix ans, que "la politique économique n'est pas de gauche ou de droite, elle est simplement bonne ou mauvaise" ? Cette uniformité du discours "réformateur" profite de plus en plus à des mouvements populistes, surtout de gauche, à l'instar de "La Gauche" allemande (Die Linke) ou du Parti socialiste néerlandais. Les analyses électorales montrent que la croissance de ces mouvements se fait pour une bonne part au détriment des partis de centre-gauche traditionnels.

Aliénation socioculturelle

La situation n'est pas moins compliquée par rapport aux facteurs socioculturels. Des travaux de recherche montrent qu'un profond changement a eu lieu dans ce domaine au cours des dernières années en Europe occidentale. Les conflits et problèmes de type "culturel" sont perçus aujourd'hui comme beaucoup plus importants que dans le passé. La montée des questions socioculturelles dans la hiérarchie des problèmes des sociétés européennes est étroitement liée à l'immigration et aux questions d'intégration. Les interrogations sur le caractère culturel des sociétés européennes et le rapport aux immigrés jouent désormais un rôle beaucoup plus grand dans la définition des identités politiques. Elles commencent à détrôner les domaines traditionnels débattus ces dernières décennies, comme les droits civiques, les droits des minorités, les questions de morale individuelle et collective. Le débat n'est plus à la confrontation de normes et de valeurs entre libertaires et autoritaires, mais de plus en plus à l'opposition entre les tenants d'une société multiculturelle, ouverte à l'immigration, et les partisans d'une logique assimilationniste, sceptiques envers l'immigration et ses effets. Ce sont surtout les milieux des salariés traditionnels qui affichent de plus en plus des positions différentes de celles des partis socialistes et sociaux-démocrates.

Les deux camps principaux au sein des partis de centre-gauche - les sociaux-démocrates classiques autant que les technocrates réformateurs - se sont révélés tous les deux incapables de prendre la mesure des problèmes posés au quotidien par les sociétés d'immigration et de comprendre l'importance politique de ses enjeux. Ce sont pourtant précisément ces questions - celles de l'identité, des règles de la vie quotidienne et des normes de la coexistence au sein de sociétés de plus en plus multiculturelles et multiethniques - qui alimentent le déplacement des électeurs des couches populaires vers les mouvements populistes de droite. It's not (only) the economy, stupid!

Le troisième point sur lequel les positions politiques du centre-gauche sont de plus en plus en désaccord avec la sensibilité de leur électorat touche à la construction européenne et au rapport à la mondialisation. De nombreux Européens - et pas seulement en France, aux Pays-Bas ou en Irlande - ont aujourd'hui une mauvaise image de l'Union, voire sont eurosceptiques. De la même façon, l'attitude essentiellement positive du centre-gauche face à la mondialisation correspond de moins en moins à l'état d'esprit de la population, qui peine à identifier les effets positifs de ce processus dans leur vie quotidienne. Dans de nombreux pays s'observe la réapparition d'une sorte de nationalisme émotionnel, en contradiction avec le discours en faveur de l'Europe et de la mondialisation préconisé par l'establishment de la gauche.

Que faire?

Actuellement, le centre-gauche européen apparaît quelque peu désarmé face à ces évolutions. La nécessaire rénovation intellectuelle et programmatique vient tout juste de commencer. Au fond, les pistes sont claires: s'ils veulent maintenir durablement leur pertinence politique, les partis n'ont guère d'autre choix que de suivre les mouvements de leur électorat. Cela devrait passer par un réajustement tant vers la gauche que vers la droite. Dans ce processus de réorientation programmatique, il est important de ne pas se méprendre sur le caractère de la protestation politique développée par les laissés-pour-compte du réformisme technocratique d'une gauche libérale. Cette protestation n'est pas antisystémique par principe. Il s'agit essentiellement de personnes qui ne remettent pas en question le système en tant que tel: elles veulent tout simplement pouvoir elles aussi en profiter - le sociologue britannique Zygmunt Bauman appelle ce groupe social des "failed consumers". Leur ambition première est de participer en tant que consommateurs "à part entière" aux sociétés de consommation occidentales, dont ils se sentent de plus en plus exclus, sur le plan financier comme du point de vue spatial et culturel.

Au fond, la gauche doit trouver des réponses à trois défis fondamentaux qui touchent la population dans les sociétés européennes: la polarisation socio-économique et le déséquilibre social croissant; le sentiment de perte de contrôle, d'insécurité existentielle - individuelle, politique et professionnelle -, qui touche de plus en plus les populations, y compris les classes moyennes; et le sentiment croissant d'aliénation culturelle et de détérioration de la cohésion sociale dans des sociétés multiethniques et multireligieuses.

Un pas à gauche

Le domaine où s'impose un virage plutôt "à gauche" concerne la politique sociale et économique. Les effets bénéfiques que devaient avoir les réformes technocratiques pour la clientèle électorale du centre-gauche ne se sont pas matérialisés. Face à cette évolution, le climat politique et social est plutôt favorable à une politique "néodistributive", visant à réduire les inégalités sociales. Dans un sondage effectué pour le quotidien britannique Financial Times (18 mai 2008), une large majorité des sondés dans huit pays (cinq pays européens, les Etats-Unis, le Japon et la Chine) estimait que le clivage entre les riches et les pauvres dans leur pays était trop grand et que les riches devaient être taxés davantage.

Il faudra bien ressortir du tiroir quelques bonnes vieilles recettes permettant de dégager des marges de manoeuvre pour des politiques de redistribution et d'investissements sociaux: augmenter la fiscalité sur les revenus les plus élevés, augmenter les droits de succession pour les grandes fortunes, soutenir une politique salariale qui couple effectivement les salaires réels aux gains de productivité, et développer l'emploi public. En particulier dans le secteur des services à la personne - éducation, garde d'enfants, soins aux personnes âgées -, il existe dans de nombreux pays un réservoir d'emploi public non épuisé et socialement bien accepté. Les Scandinaves, mais aussi le New Labour, ont montré comment utiliser ces réserves: la quasi-totalité de la croissance effective de l'emploi en Grande-Bretagne au cours des dix dernières années est due à la création de plusieurs centaines de milliers d'emplois dans le service public.

Toutefois, il faudra, à l'appui d'une telle démarche, une définition très précise de ces propositions politiques et de leurs buts. Compte tenu de l'hétérogénéité croissante des sociétés occidentales et de la montée des individualismes, on ne peut pas s'attendre à ce que des mesures de caractère redistributif trouvent d'emblée un accueil positif général. Elles doivent se justifier dans le cadre d'une stratégie de modernisation économique et sociale consistante.

Cela signifie-t-il l'abandon total des types de réformes des systèmes sociaux conduits par les gouvernements du type "troisième voie"? Ces réformes - les plus emblématiques ont fort probablement été celles de l'"Agenda 2010" en Allemagne - ont contribué d'une manière significative à l'aliénation d'une part importante de l'électorat traditionnel des partis de centre-gauche. Néanmoins, il ne faut pas abandonner en bloc ces réformes. Beaucoup d'entre elles, conduites avec l'objectif parfaitement raisonnable d'améliorer l'efficacité du système social, demeurent des initiatives qui vont dans le bons sens. L'Etat social doit amener les gens à être actifs et non passifs. Il doit pousser les citoyens à se prendre en charge par eux-mêmes avant de solliciter les prestations de la solidarité collective. Les prestations sociales doivent être délivrées d'une manière efficace, au moindre coût possible pour les contribuables et les affiliés des systèmes d'assurance sociale. La participation active des citoyens à la société du travail doit rester le point focal des interventions de l'Etat social. Même si la "révolution de l'éducation" de la troisième voie s'est avérée bien décevante en pratique - à titre d'exemple, en Allemagne, en dix ans de participation des sociaux-démocrates au gouvernement, le nombre d'étudiants n'a augmenté que d'un très modeste 0,5% - et même si nombre de ses hypothèses sur l'évolution des marchés du travail se sont révélées naïves et bancales, il n'en reste pas moins vrai que l'Europe doit de toute urgence accroître ses investissements dans le capital humain.

Parallèlement, le centre-gauche doit élaborer de nouvelles offres politiques pour ceux qui ont été le plus touchés par les évolutions des dernières années, ou qui sont victimes de discriminations économiques persistantes. Une politique économique et sociale de gauche doit de nouveau s'intéresser davantage aux personnes élevant des enfants, lutter systématiquement et sérieusement contre la discrimination salariale des femmes, et élaborer des propositions spécifiques pour les moins de 30 ans, qui sont particulièrement touchés par le chômage et la précarité dans toute l'Europe. Interdire les stages non ou sous-rémunérés au-delà d'une certaine durée constituerait un signal fort de la gauche, indiquant que le sort de la "génération stage" ne la laisse pas indifférente. Dans chaque cas, il s'agira de montrer clairement à des groupes électoraux importants que le centre-gauche veut à nouveau fonder sa politique économique sur les intérêts de ses électeurs.

Et un pas à droite

Dans le domaine socioculturel également, il va falloir prendre au sérieux le Zeitgeist, l'air du temps politique. Ce qui passe par une analyse sérieuse du problème. Les réflexions autour de la notion de société "multiculturelle" n'ont pas abouti. Face à cet échec, ce sont surtout les segments les plus défavorisés de la population qui ont perdu confiance dans la capacité de la gauche à traiter efficacement le thème de l'immigration. Dans une enquête d'opinion menée en avril 2008 dans 145 circonscriptions britanniques, parmi les catégories de revenus les plus bas, seuls 23% des personnes interrogées considéraient que Gordon Brown était mieux à même de traiter des questions de l'immigration que son concurrent conservateur David Cameron - le plus mauvais score toutes catégories de revenus confondues. Ceux qui, à gauche, pensent qu'il ne s'agit là que de "contradictions secondaires" et négligeables risquent fort de se tromper gravement. Les résultats électoraux des Umberto Bossi, Jörg Haider et autre Jean-Marie Le Pen sont l'expression d'une révolte populaire contre cette façon d'ignorer certains problèmes réels.

Heureusement, rien n'indique que ce "feu de tourbière" du mécontentement (selon les termes du politologue néerlandais René Cuperus) puisse, un jour, se transformer en un embrasement politique général. Dans quelques années, lorsque l'évolution démographique et la part croissante de jeunes issus de l'immigration se feront sentir davantage sur le plan politique et social, ce phénomène pourrait même quasiment disparaître. Toutefois, à moyen terme, le thème suffira à causer d'énormes problèmes aux partis de centre-gauche. S'ils désirent renouer le contact avec les "couches populaires", ils ne pourront pas faire l'économie d'une révision en profondeur de leurs positions en matière de multiculturalisme, d'intégration et de politique d'immigration. Des efforts importants et systématiques devront être faits pour l'intégration des citoyens issus de l'immigration - investissements dans les banlieues, renforcement du tissu éducatif et de formation, reconnaissance symbolique, promotion de leur représentation politique -, augmentés d'une politique énergique d'engagements pour faire respecter la loi dans un domaine ou son non-respect est endémique. Le tout doit s'accompagner d'une réglementation claire des conditions de l'immigration, en fonction des qualifications professionnelles et du capital culturel des candidats à l'immigration, de leur volonté d'intégration et de la situation du marché de travail des sociétés occidentales.

La politisation du projet européen

Jusqu'ici, la gauche a poursuivi la construction européenne comme un but en soi. Dans cette logique, elle a accepté que les règles du jeu en matière sociale et économique suivent une logique essentiellement libérale. Cette tendance a encore été aggravée par quelques arrêts récents de la Cour européenne de justice. Face à cette évolution, la gauche doit donner un caractère nettement plus politique au débat sur la construction européenne. En tant que projet de paix et projet économique, l'Europe est, pour l'essentiel, consolidée. Il s'agit désormais de veiller à ce qu'elle devienne aussi un instrument du progrès social - ou, pour le moins, qu'elle arrête d'être un facteur de régression sociale et économique. Evidemment, un tel processus est indissociable des débats politiques nationaux. Le libéralisme économique du projet européen actuel correspond dans une certaine mesure aux convictions des gouvernements du centre-gauche technocratique.

Compte tenu du rapport de force politique au sein de l'Union et des intérêts économiques des nouveaux adhérents de l'Est, il semble peu probable que l'on puisse aboutir à des progrès sociaux à travers une harmonisation des réglementations et lois dans l'ensemble de l'Europe. Cela rend d'autant plus indispensables le maintien et l'utilisation de marges de manoeuvre nationales dans les pays de l'Ouest et du Nord de l'Europe. Une réorientation sociale de la stratégie européenne du centre-gauche impliquerait nécessairement une utilisation active des prérogatives nationales pour opposer une résistance à l'agenda libéral et technocratique de la Commission et de la Cour de justice. Les décisions récentes de la Cour de justice - les cas Laval, Viking, Rüffel et la décision contre le Luxembourg sur l'application de la directive sur le détachement des travailleurs de juin 2008 - constituent des cas exemplaires où la politique doit clarifier jusqu'où les Etats sont prêts à accepter un démantèlement de leurs modèles sociaux existants.

Renouvellement écologique

Un renouvellement du projet politique de la gauche s'articulera aussi autour d'autres thèmes. Deux domaines viennent immédiatement à l'esprit: d'une part, il faut soumettre les démarches dans tous les domaines politiques à une "révision écologique" systématique. Un tel impératif ne relève pas seulement d'une logique environnementale. Il est partie prenante d'une rénovation technologique de l'Europe dans le contexte d'un changement historique des structures de l'économie mondiale. Il contribuerait à garantir la compétitivité de l'Europe et de ses entreprises, et particulièrement de ses PME. A cet égard, le SPD allemand, avec son "programme de Hambourg" et son concept d'une "politique industrielle écologique", a jeté des bases qui peuvent être intéressantes pour d'autres partis européens.

Un nouvel agenda démocratique

D'autre part, la gauche politique devrait proposer un nouvel agenda démocratique. Fin 2006, dans le cadre d'un sondage Gallup, interrogés pour savoir s'ils jugeaient que leur pays était "gouverné conformément à la volonté du peuple", seuls 30% des Britanniques, 28% des Italiens, 21% des Français et 18% des Allemands répondaient positivement. Les sondages de l'Eurobaromètre (2) démontrent régulièrement une perte profonde de confiance dans les institutions politiques et gouvernementales. Ces chiffres expriment une frustration quant aux possibilités de participation assez limitées qu'offre la démocratie parlementaire classique à ses citoyens. Elles témoignent également des effets de la crise des institutions collectives de participation politique - syndicats, associations civiles et religieuses, partis de masse - au cours des dernières décennies.

Jusqu'ici, la gauche européenne n'a réagi à cette crise de confiance des systèmes parlementaires que de manière défensive, sans faire preuve d'imagination. Révélant ainsi l'un des paradoxes politiques des projets de modernisation de la "troisième voie". Ils se sont appuyés sur les analyses sociologiques des théoriciens de la "post-modernité", comme Anthony Giddens, Ulrich Beck ou encore Jürgen Habermas, pour justifier l'évolution de la conception de l'Etat et de son rôle social et économique. Mais ils n'ont, dans leur exercice du pouvoir, quasiment pas repris les réflexions que ces auteurs en déduisaient quant à la nécessité de proposer de nouveaux modes de formulation et de communication politiques. Evidemment, ce n'est pas seulement un problème de "réformateurs". Toute la gauche s'est montrée relativement réticente face à des formes plus participatives de démocratie. A bien des égards, cette réticence est une expression parfaite de la profondeur de la crise par laquelle passe actuellement la relation de la gauche avec "le peuple"

Compte tenu de la perte de confiance dont souffrent les systèmes politiques, il serait souhaitable que la gauche donne une place importante dans son programme politique à une "diversification" de la démocratie et à la participation politique directe. Consultations populaires et référendums, élaboration participative des budgets, assemblées de quartier, droit de vote des enfants et des jeunes…, les marges de manoeuvre pour enrichir l'offre démocratique ne manquent pas. Jamais les populations n'ont été aussi bien informées ni aussi bien formées que dans les sociétés occidentales d'aujourd'hui. Jamais il n'y a eu autant de moyens techniques pour organiser efficacement une communication sociale. Pourtant, cette "society of the smart people", pour reprendre une expression du politologue américain James Rosenau, doit se contenter de formes bien maigres de participation politique, qui n'ont que peu évolué depuis leur naissance à la fin de l'époque féodale dans l'Angleterre du XVIIIe siècle.

Dans le même temps, une nouvelle génération nourrie à l'Internet a une définition nettement plus active que les générations précédentes de leur rôle dans les processus de communication collective: ils ne se conçoivent pas seulement comme "récepteurs", mais aussi, et de plus en plus, comme "émetteurs" potentiels. La gauche devrait offrir à cette "génération You Tube" de meilleurs moyens de participation politique que les conservateurs ne sont - pour l'instant - prêts à lui donner.

Au fond, les partis de centre-gauche doivent se décider. Veulent-ils continuer à être des pôles politiques autonomes, points de cristallisation des majorités gouvernementales? Ou bien vont-ils se muer en "partis de milieu", représentant surtout les strates inférieures de la classe moyenne et les jeunes diplômés libéraux de gauche? Il leur faudrait alors, dans beaucoup des pays européens, accepter un rôle secondaire dans le système des partis, ouvrant la porte à l'affirmation de forts mouvements populistes, prêts à occuper le terrain politique que cèdent les partis de centre-gauche, à gauche et à droite, parmi les nouveaux "précaires", les couches populaires et les consommateurs frustrés. Une telle évolution n'a rien d'inéluctable. En réalité, l'air du temps est plutôt favorable à la gauche. Mais pour le moment, elle échoue par son incapacité à formuler un projet politique qui corresponde à la réalité du vécu de ses électeurs. A la recherche d'un tel projet, il faudra toutefois sortir autant des sentiers battus de la "troisième voie" que des bastions idéologiques du "politiquement correct" de la gauche traditionnelle.(1)

(1)

Les opinions exprimées dans cet article sont exclusivement celles de l'auteur et n'engagent pas l'institution pour laquelle il travaille.

(2)

Voir http://ec.europa.eu/public_opinion/index_fr.htm

Ernst Hillebrand, directeur du bureau de Paris de la Fondation Friedrich-Ebert .
L'Economie politique n° 040 - octobre 2008
 Notes
(1)

Les opinions exprimées dans cet article sont exclusivement celles de l'auteur et n'engagent pas l'institution pour laquelle il travaille.

(2)

Voir http://ec.europa.eu/public_opinion/index_fr.htm

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